"Ma seule folie, c'était de m'être trouvé suffisamment démuni et seul pour venir chercher ici ce qu'il était bien évident que je ne trouverai pas. Un dernière trace de toi, et chercher encore, différer le moment où je me dirais, une bonne fois pour toutes: "Elle a disparu. C'est fini. Pour toujours. Elle a disparu." Lorsqu'on est capable d'admettre ça, on ne cherche plus. On lâche prise, on est seul à en crever mais on lâche prise. Un an durant, je m'étais accroché à tout ce à quoi il était possible de s'accrocher: passer en vélo devant le pavillon où tu as vécu, comtempler pour la centième fois nos grimaces sur des photomatons pourries, relire les mots qu'on s'écrivait en classe, les mots roulés en boules minuscules, je les ai tous gardés dans un vieux sac à dos enfoui sous mon lit, la plupart sont illisibles, l'encre bleue s'est cassée à l'endroit des mille pliures, partout où le papier chiffone, un signe de plus, peut-être un jour aurai-je le courage de tout balancer, de reconnaître que l'essentiel n'est pas là, il est sur le visage des filles que je croise et où je lis quelques-uns de tes traits, il apparaît en filigrane sur les murs, les trottoirs, les branches, les pelouses, les chambres où nous nous sommes attardés. Il est dans le son de ta voix qui ne m'a toujours pas quitté. Dans le souvenir de ton odeur qui me clouait à tes basques même si je ne sais plus quelle était exactement cette odeur, mais il m'en reste l'idée. L'essentiel tient dans tous ces visages que j'aimerai, après toi, et ce ne sera pas une trahison -j'aurai juste, à mon tour, accepté que l'histoire finisse."